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Les ingrédients de base d'une chanson, chap. 8: Utile, la chanson

« Je voudrais être utile, à vivre et à rêver » proposait, humblement, Julien Clerc dans Utile, de l'album du même nom. La chanson engagée gagne à s'inspirer de cette modestie, selon moi. Un excès de prosélytisme, même pour une bonne cause, peut se mettre dans le chemin d'une bonne intention. 

Personne n'aime se faire faire la morale, encore moins dans le divertissement. Un propos accusateur bardé de jugements de valeur discutables, un vocabulaire mal maîtrisé, un discours négatif ou haineux peuvent rebuter ou simplement rater leur cible. Un texte immature ou bancal peut demander une sérieuse réécriture pour être réchappé, ou être tout simplement abandonné. Le recul demeure votre allié face à ce genre de situation. 
Un minimum de recherche peut contribuer à raffiner une approche afin d'établir des balises dans le style ou dans le ton pour livrer un propos apte à être bien reçu d'autrui. Vous écrivez pour être compris des autres. Parler au « je » est l'approche idéale pour assumer son propos et laisser la porte ouverte à l'identification. Enfin, mieux vaut proposer qu'exiger, à mon avis. 

La chanson n'est pas une thérapie

Certes, de grandes chansons sont venues au monde grâce à une douleur immense. Je pense à Tears in Heaven d'Eric Clapton, créee à la suite du décès de son fils de 4 ans, Conor, d'une chute dramatique d'un immeuble de 53 étages en 1991. Clapton a voulu inclure la chanson pour un film sur lequel il s'était engagé à produire un titre en compagnie de Will Jennings, qui racontait à Songfacts que Clapton avait déjà le premier couplet, mais qu'il souhaitait que Jennings rédige le reste du morceau. 

Celui-ci n'était pas à l'aise, jugeant le sujet trop délicat, mais à l'insistance de Clapton il se plia à sa demande. « Cette chanson est si personnelle et si triste qu'elle est unique dans mon expérience chansonnière ». Bien sûr, les grandes douleurs doivent sortir; ne dit-on pas que l'écriture est en soi une sorte de thérapie? 

Sauf que... « La chanson, c'est pas une thérapie! », a déjà balancé une professionnelle de la chanson à une auteure-en-herbe décontenancée dans un atelier d'écriture en chanson (autre que le mien). Je tiens l'anecdote de première main. L'écriture est thérapeutique, oui. Cela peut toutefois demander doigté et clairvoyance pour en faire une chanson. 

Peut-on parler de tout n'importe comment, et ce même à notre époque extravertie? Je ne crois pas, non. N'est pas Sofia Nolin qui veut. Il y a aura toujours le piétage, le ton, le style, l'imagerie, les rimes, le son des mots à peaufiner. Sans parler du sujet, qui pourrait aussi avoir de la difficulté à trouver preneur. 

Let him dangle 

La parolière Martine Pratte me confiait déjà qu'elle avait dans ses tiroirs un texte portant sur la peine de mort. Elle regrettait qu'à ce jour aucun interprète n'en veuille, y compris un auteur-compositeur-interprète québécois qu'on associe spontanément à ce genre de prise de position, disait-elle. 

Une rare chanson sur ce sujet est Let him dangle (« Laissez-le pendre ») d'Elvis Costello, un morceau chavirant à partir d'une histoire vraie. Les couplets rapportent les faits autour du meurtre du policier Sidney Miles par Derek Bentley et son comparse Chris Craig, et qui a secoué l'opinion publique en Angleterre dans les années cinquante. Craig était mineur au moment du crime, et donc pas en âge de payer pour le meurtre de Sidney Miles. 

En bref, Bentley aurait exercé une influence sur Craig dans l'exécution du crime par une directive ambigüe, tel que relaté par Costello en amorce : [Bentley said to Craig, "Let him have it, Chris" / They still don't know today just what he meant by this]. Derek Bentley, déficient intellectuel léger de 19 ans, passa à la potence. 

Le refrain hargneux [Let him dangle...] et son insouciante turlute représente le point de vue de l'opinion publique, comme une meute indifférente à tout hormis sa soif de vengeance. La livraison de Costello dans le clip ci-dessous est sidérante. Il en fait une vraie question de vie et de mort. 

Pas vraiment le genre de titre qui va supplanter Yesterday au titre des chansons les plus reprises, pour dire le moins et tout méritoire qu'il soit. L'oeuvre cherche néanmoins à se rendre utile en prenant position envers un enjeu de société fondamental.

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