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Les Ingrédients d'une chanson, chap. 6: La prosodie et l'accent malmené (4)

Décaler l'accent tonique n'est pas un phénomène rare dans la chanson française, et ne date pas d'hier. Le réflexe d'accentuer la syllabe précédant la tonique, la « pénultième », [TAda] peut être retracé à l'infiltration du jazz américain anglophone en chanson française, remontant à la Deuxième Guerre mondiale. Voyons voir.

La notion de vouloir alléger l'interprétation tant musical que vocal dans la culture française s'est immiscé dès Charles Trenet avec « Swing Troubadour », son premier succès de 1938. Selon l'auteur de cette analyse,6.33 « Dans le refrain, Trenet accentue la syllabe pénultième : « Swing TrouBAdour », rompant avec la règle d'accentuation de la dernière syllabe du mot en français et adoptant une prononciation qui donne à la phrase un relief différent, plus proche d'un phrasé anglais. […] Tout au long du texte Trenet insère des vers de trois syllabes dans lesquels il accentue la seconde : « Y'a D'LA joie […] Tout LE jour […] c'est L'Amour ». Cette stylisation de l'accentuation de phrase est aujourd'hui généralisée dans le hip-hop francophone [...] » L'auteur termine son propos en plaidant pour « la nécessité d'adapter la langue et les textes de chansons à ces formes [ce qui] encourage un mouvement de créativité par lequel se perpétue la tradition d'une poésie lyrique. »

Georges Brassens s'est nourrit de cette approche jazz en anticipant les temps faibles dans son phrasé (voir la note 23 à la page 62 du lien précédent). Je me rappelle avoir eu des discussions avec des amoureux du français qui reprochaient à Brassens le placement de la tonique sur [Les amourREUX qui s'cotent sur les BANCS publics / BANCS publics / BANCS publics...], appuyant pesamment le monosyllabique [BANCS ] sur les temps forts 2, 3 et 4 (sur 8), alors que la tonique devrait (en principe) aller sur [puBLICS]. Georges semble avoir voulu se donner un élan rythmique en usant du [b] de [s'cotent] comme tremplin pour rebondir sur les [b] suivants. Peut-être aurait-il fallu anticiper le décalage, et il devient par la suite hasardeux de vouloir replacer l'accent sans couper dans la ligne et/ou complètement la réécrire. Tant pis pour la prosodie. TAda-da.

Francis Cabrel, rebaptisé parfois « FRANcis CABrel », est aussi notoire pour son déplacement de la tonique à l'anglaise. Formé à l'école des songwriters américains, ils ont certainement imprégné son placement de la tonique, comme lorsqu'il s'interroge dans La Corrida : [EST-ce que CE_Monde est SÉRieux?]. Selon Claude Lemesle cité ici : « l'inversion de l'accent tonique sur « sérieux » met en valeur « l'ironie douloureuse du propos ». Pourquoi pas.

Lucien Francoeur scande, sur Nelligan : « [Aaah, comme LA neig' A nei / Ma vitre est UN jardin de givr'...], accentuant des vocables qui n'ont pas forcément une grande importance. Karim Ouellet, sur L'amour, y va d'un [s'il nous est permis de garder l'ESSS-poir], anticipant accidentellement l'avant-dernière syllabe alors qu'il aurait dû désaccentuer la première et souligner la seconde.

Martin Léon anticipe et décale l'accent tonique à l'ouverture de All in, sur "Les atomes" : [On LES voit BRILLer SUR les CÔTes] qui relève encore une fois du phrasé anglophone [TAda]. Peut-être l'unique faux-pas sur cet album autrement brillant et riche sur le plan du groove des paroles, la seconde moitié de la ligne retombe immédiatement sur ses pattes.

Même anticipation chez Loco Locass, sur Libérez-nous des Libéraux, qui ouvre ainsi: [PRÊT pas PRÊT la CHARrue CHARest, aCHARnée / CHARcute en CHARpie la CHARpente [...] à QUATRE ans à pÂTir à PÂLir à vue d'oeil  /]. Du [TAda] récurrent dans le rap et le hip-hop.

On peut aussi relever de légers accrocs prosodiques dans Ce soir l'amour est dans tes yeux interprété par Martine St-Clair, sur des notes poussées au même endroit mélodique [EEEEN-core] ou [TOOOOU-jours], accentuant, techniquement parlant, les mauvaises syllabes. Un autre accroc prosodique réside dans la seconde ligne du refrain, qui va ainsi : [Ce soir l'amour est dans tes yeux / Mais demain MAT-in m'aimerais-tu un peu...].

Il reste assez simple de corriger cela, soit en replaçant l'accent sur la dernière syllabe, de [MAT-in] à [ma-TIN], en enchaînant bien le groupe de souffle par une anacrouse sur [Mais] : [Mais demain ma-TIN / m'aimerais-tu un peu...]; soit en ajoutant une particule sonore au début de la ligne et en omettant [matin], ce qui donnerait [Ah oui, mais deMAIN / m'aimeras-tu un peu], qui conserve la rime [in], et sonne tout à fait parlé.

D'ailleurs, c'est Louis-Jean Cormier qui aplani l'accroc sur sa reprise acoustique du titre. Si l'interprète ne le remarque pas, le réalisateur de la chanson, lui, devrait l'attraper en cours de production. Visiblement, ça n'a pas été le cas. Néanmoins, cela demeure des « fautes » relativement mineurs dans de bonnes chansons, sinon de grands succès. L'oreille francophone s'en accommode, il faut croire...

6.33 - Olivier
Bourderionnet, "Swing troubadours - Brassens, Vian, Gainsbourg: les trente glorieuses en 33 tours", Summa Publications Inc, 2011

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