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Les Ingrédients d'une chanson, chap. 7: Le texte est FILM

« On veut pas le savoir, on veut le voir! » clamait Yvon Deschamps dans un de ses plus célèbres monologues7.1. À elle seule, cette tirade résume toute une problématique d'écriture propre à la chanson, qui est non pas de « décrire » une narration, des comportements ou une suite d'événements, mais plutôt de « dépeindre », de donner matière à voir.

La chanson se trouve à être un film de trois, quatre minutes – parfois davantage - truffé de personnages se trouvant dans des contextes plus ou moins précisés et vivant des émotions prenantes ou des moments charnières d'une journée ou d'une vie. Les mettre en scène relève de l'art d'être parolier. Raconter de manière orale, vivante et succincte une histoire par une succession d'images, d'angles et de mises en situation que l'esprit percevra du premier coup n'est pas qu'un point de détail pour un parolier voulant communiquer efficacement. Tel un réalisateur cinématographique, l'auteur voudra nous faire ressentir le moment présent sous nos yeux, comme si on y était, pour partager une émotion ou une situation qui l'a ému, sinon bouleversé.

« La chanson procède par images que l'on peut peindre » expliquait Catherine Sauvage au novice qu'était alors Jacques Brel au moment d'entamer sa carrière.7.2 Loin d'avoir tort, elle résume en une seule phrase une technique de rédaction de chanson par excellence.

Dédé Fortin, parolier et cinéaste

« Dédé Fortin : des chansons comme des images de film ». Tel était le titre de l'article de journal consacré à cet aspect de l'écriture du leader des Colocs. On y trouvait d'ailleurs l'admission par Fortin que « […] Belzébuth était en réalité un scénario que j'avais écrit en 1985 pour un film d'animation. Puis j'ai abandonné parce que ça aurait été trop compliqué à tourner... »7.3

André Dédé Fortin, qui a réalisé tous les clips des Colocs, était un ancien étudiant en cinéma. Le sens de l'image était inné chez lui. Sur des thèmes qui l'allumaient, il enlignait instinctivement une caméra dans sa tête et trouvait des angles audacieux à ses observations, comme pour le titre Dédé qui ouvrait l'album éponyme Les Colocs : [Juste en bas de chez-moi sur la rue Mont-Royal / y a un p'tit gars, y a pas de bicycle / mais y a une mère mais c'est pas sa mère / pis son père c't'un alcoolique, c'est classique]...7.4

Le décor est planté, le ton est donné; le p'tit bonhomme ne l'aura pas facile dans un milieu pour le moins instable, et l'auteur éberlué de lui demander : [Dis-moi comment tu fais pour endurer tout ça?]. Métaphore identitaire de l'auteur transformé en gamin montréalais (Fortin était originaire de Normandin, Lac-St-Jean), ou transposition d'une observation du quotidien? Qui sait. Assurément, il y a une part de vérité ici, et c'est ce qui compte pour nous faire croire à l'histoire. L'on reconnaît des visages, des comportements et des attitudes universels. Ça sonne vrai.


Belzébuth

Pour ce qui est de la pièce-fleuve Belzébuth7.5 qui ouvre Dehors novembre, Fortin met en scène le chat dénommé Belzébuth qui se dévoile graduellement à nous par l'usage d'un je indéterminé en ouverture de pièce. Le Belzébuth en question vivra bien des rebondissements au fil de son histoire peu banale. C'était une approche d'écriture que Fortin favorisait : « J'essaie toujours d'éviter le prévisible. Avec les gars, je leur soumets souvent des idées en leur demandant ce que sera la suite. Après, je m'efforce pour trouver autre chose, pour que ce soit inattendu ».

Une approche exploitée au maximum sur leur premier album : La rue principale, Passe-moé la puck, Juste une p'tite nuite, La traversée du Lac St-Jean, offrent à voir des images qui campent et résument des situations drôles ou tragiques, parfois certainement exagérées dans le but de livrer une meilleure histoire, et qui de plus nous accrochent et demeurent cohérentes. Mais surtout, nous y retrouvons des gens, des contextes et des attitudes que nous reconnaissons. L'identification, encore.

7.1 - Le câble TV, 1969

7.2 - Jacques Brel, une vie, biographie par Olivier Todd, Robert Laffont

7.3 - Dédé Fortin : des chansons comme des images de film, Denise Martel, Journal de Montréal, 20 sept. 1999, p. 55

7.4 -Dédé, Les Colocs, (André Fortin/Guy Lapointe) Les Colocs, BMG, 1993

7.5 -Belzébuth, Les Colocs (A. Fortiin, R. Petit. A. Vanderbiest/A. Fortin) Dehors novembre, Le Musicomptoir, 1998

intéressant

Texte super intéressant, j'aime ta façon d'écrire !!!

Merci

Sylvie

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