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Les Ingrédients d'une chanson, chap. 7: Les « QQQOù » en action, suite.

Dans Au nom de la raison 7.13 les « QQQOù » deviennent flous à certains égards. D'abord, le Qui prend la forme d'un [tu] asexué et indifférencié : [Tes châteaux], [Tu  pleures...]. Cela pourrait être quelqu'un d'autre que l'auteure (en l'occurence l'interprète) qui traverse un mauvais moment, comme celle-ci pourrait aussi tenir un monologue intérieur. Par contre, le Quoi est immédiatement installé par l'amorce : [Plus de raison d'exister / Tes châteaux en Espagne sont effondrés], ce qui annonce un conflit existentiel intense.

Le est aussi mis rapidement à contribution en situant l'environnement immédiat : [Sur ton lit, il y a ta valise ouverte / Ta chambre est comme ta vie / sans queue ni tête]. Transition par une chambre d'hôtel? Retour difficile à la maison? Impossible de confirmer. La charge émotionnelle, le gravitas passe sans problème, toutefois.

[Tu pleures tes déceptions / Chacune des larmes qui coulent porte un nom] suggère la source du tourment, justifie l'amorce et ajoute à la charge émotive. Notez l'intéressante structure rythmique de la ligne : presque tous les mots sont des monosyllabes, ou sont prononcés comme tel : [pleur'], [larm'], [coul'], etc. Les [T] de [Tu pleures tes déceptions] accentués offrent un point d'appui, un tremplin rythmique pour larguer les deux bombes de la ligne, alors que celle-ci se dénoue sur un effet de roulement ternaire [tes-dé-cep-TIONS], comme un retour de vague. Un accent d'insistance sur la seconde syllabe de [ChaCUNe] donne un allant, un swing pour les monosyllabes [des LARMes qui COULent PORTe un NOM] qui suivent et cognent sur le clou. Cela contribue, évidemment, au renforcement de la charge émotive, et donc au Quoi.

Résumons-nous : le Qui, un [Tu] indifférencié, homme ou femme : flou. Le Quoi : une forte charge émotive à propos de choix déchirants entre la passion et la raison. Le  : [ton lit, ta chambre], des indices sans plus de précision, en transit (ou pas). Le Quand? Il est assujetti au , à un moment-clé de la vie de ce personnage qui traverse une crise personnelle. Le Quand prend alors un tout autre sens que le temps immédiat, et propose une signification plus large.

On remarquera un certain flou « artistique » dans le passage d'informations de base. À l'évidence, le détail du portrait peut souffrir d'un manque de clarté par-ci par-là, mais en même temps, cela pourrait bien avoir contribué à son succès en passant par une identification facilitée par le propos un peu vague, un personnage unisexe et une charge émotive intense et crédible. Voilà comment l'auteure pourrait justifier ses décisions artistiques, en s'en remettant à l'imaginaire de l'auditeur.

Comme quatrième exemple, je vous propose un titre de Marjo qui a, par ailleurs, beaucoup tourné à la radio depuis sa sortie, Tant qu'il y aura des enfants. À l'écoute, relevez les « QQQ&O » des toutes premières lignes, repérez-les, identifiez-les et comparez les aux chansons précédentes. Voyez-vous un film se dérouler sous vos yeux? Suivez-vous un certain fil narratif, des personnages dans un contexte de temps et de lieu? Personnellement, je les cherche. Ce que j'en tire comme conclusion, c'est que la maîtrise de la notion de film en chanson demeure à parfaire, même chez des professionnel-le-s aguerri-e-s...

7.13 - Au nom de la raison, Laurence Jalbert (Laurence Jalbert / Pierre Carter), Laurence Jalbert, Audiogram, 1990

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