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Les ingrédients d'une chanson, chap. 8: Un thème substantiel

Stéphane Venne est catégorique : « Jamais je n'aime une chanson en raison de son thème […] Les damnés études par les thèmes! Qu'est-ce qu'on s'en fout! »8.1

 
Bon, pour dire le moins, ça regarde mal pour mon idée d'élaborer sur ce... thème. 

Blague à part, M. Venne marque évidemment un point valide vu de sa perspective, mais faire l'économie d'une réflexion ne nous avance pas. Il poursuit : « […] prenez tous les thèmes que vous voulez, ils pourraient tout aussi bien s'appliquer à un poème, à un roman, à un film, à une pièce de théâtre. C'est n'importe quoi. Et si ça peut s'appliquer à n'importe quoi, ça ne concerne donc pas spécifiquement l'art de la chanson. […] Il faut parvenir […] à la comprendre quasiment comme une chose vivante, d'abord quand elle bouge dans la tête de l'auteur, puis quand elle bouge dans l'air des sons, puis quand elle bouge dans votre tête à vous et, enfin, plus tard, […] dans votre mémoire [...] » 

 Monsieur Venne a une feuille de route qui lui permet de parler d'autorité, lui qui a donné une voix à - et marqué toute - une génération grâce à ses immortelles comme Un jour un jour, chanson-thème de l'exposition universelle de 1967 à Montréal, C'est le début d'un temps nouveau, Le temps est bon, Et c'est pas fini, Il était une fois des gens heureux, et j'en passe; sur le plan de la chanson et de la communication, Stéphane Venne sait de quoi il parle. Sauf que... 

Stéphane Venne parle de mise au monde d'une chanson comme si la seule façon « valable » d'en créer était l'apanage de l'auteur-compositeur autonome et éclairé, celui ou celle qui développe une idée musicale jouxtée à des paroles tout-de-go et qui débouche sur une chanson structurée et exécutable devant public. Cette capacité, telle qu'énoncée par M. Venne semble exclusive à toute personne s'accompagnant aisément sur un instrument et apte à enligner simultanément des mots sur une mélodie. Exclusif à un-e allumé-e qui reçoit une « commande divine » accouchée dans un moment d'épiphanie sur le coin d'une table (comme le veut le cliché), ou laborieusement pendant une intense session de travail sur plusieurs heures en studio, comme il le décrit dans son ouvrage. 

Si telle est la seule façon « valide » de créer une chanson, c'est-à-dire issue d'une seule tête, que fait-on des Luc Plamondon de ce monde, qui ne joue d'aucun instrument de musique, à ce que je sache? Que faire d'un Bernie Taupin, parolier d'Elton John, qui lui soumettait des textes dactylographiés d'un bloc, sans formes musicales ni structure...? 

L'histoire de la chanson « Daniel » est éloquente à ce sujet, puisque Elton John a volontairement coupé dans le texte : le dernier couplet clarifiant l'histoire était tout simplement de trop. Comme une séquence tombée au montage d'un film, ce couplet a disparu de la chanson, possiblement pour une raison de minutage. 

Il n'y a pas qu'une façon de créer une chanson, il y en a de multiples. Et l'industrie musicale n'aurait pas la diversité qu'on lui connait s'il n'y avait eu qu'une seule façon de composer des chansons. 

On s'entend, l'idéal demeure le moment de grâce, quand une chanson apparait d'un coup, dans son entièreté, paroles et musique unifiées. Cela arrive aux plus illustres créateurs de chanson comme aux moins illustres, à ceux et celles qui entretiennent leur muscle créatif sur une base régulière. Bien des histoires, certaines légendaires, circulent sur l'un ou l'autre ayant crée un chef-d'oeuvre en 15 minutes, soit en se levant le matin (McCartney, Yesterday), soit au milieu de la nuit, en plein désespoir conjugal (Sting, Every breath you take). 

Toutefois, ce type d'éclair de génie représente plutôt l'exception que la règle, même chez les plus doués. Tout le monde la réclame sur une base régulière, cette inspiration bénie des dieux. Sauf que l'on ignore pendant combien de temps cette idée de génie a-t-elle mijotée dans le ciboulot du créateur : quelques heures, quelques jours, semaines, mois ou années? Alors oui, aucun créateur de chanson ne va cracher dans la soupe d'un moment de grâce. Toutefois, ledit moment ne va pas forcément sans préparation non plus.

« Le vrai sujet d'une œuvre, c'est l'oeuvre elle-même. »8.2 

Ça ne veut pas dire non plus que le thème, le « damné » thème ne s'applique pas à la chanson parce qu'il s'applique également à d'autres moyens d'expression; ça serait un peu absurde de prendre ça au pied de la lettre. Le thème s'applique autant à la chanson qu'à tout autre moyen d'expression artistique, incluant la peinture. Un « sujet » (au sens large) reste au coeur de toute œuvre, et l'importance de celui-ci ne cède réellement sa place qu'au traitement qu'il en résulte. Cela s'apparente un peu à la création et/ou l'appréciation d'une toile, par exemple : le sujet ne doit jamais être plus important que son traitement visuel. Sinon, « cela devient de l'illustration, et ça n'est plus de la peinture. »8.3

Dans le cas de la chanson, « [elle] a beau promouvoir une idée ou proposer un récit, sa finalité réelle, c'est l'émotion. ».8.4 Stéphane Venne, pour sa part, parle d'ambiance, voire d'univers, pour élaborer sur son idée de ce qu'est une chanson. N'oublions pas : Venne est un auteur-compositeur tout-en-un. Il n'a pas besoin de partenaire de création, il est auto-suffisant, ce qui simplifie la négociation créative. Il peut concevoir une chanson comme une entité à part entière dès le départ, sans se prendre la tête à imposer sa vision. 

Malheureusement, ça n'est pas donné à tous d'avoir les aptitudes de pondre une chanson tel un œuf, prête à être consommée as is. Heureusement, il y a d'autres avenues à emprunter pour produire une chanson. Comme par exemple, écrire sur une musique existante. Mais surtout, rien n'empêche un parolier d'avoir une bonne idée du genre de chanson qu'il souhaite obtenir au final, et ce dès le début. Au contraire, il a tout à gagner à le prévoir! Développer cet atout est fortement souhaitable, pour des raisons artistiques évidentes. 

8.1 - Stéphane Venne, Le frisson d'une chanson, Stanké, 2006, p. 95. 

8.2 - Stéphane Venne, Le frisson d'une chanson, Stanké, 2006, p. 290. 

8.3 - Dixit feu Jean Lefébure, mon professeur de peinture au Cégep de St-Laurent, jadis... 

8.4 - Georges Moustaki, cité en note de bas de page par S. Venne, Le frisson d'une chanson, Stanké, 2006, p.97

Extraits reproduits avec l'aimable autorisation de M. Stéphane Venne. 

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