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FLUFFY de DONALD LAUTREC, VERSION CD: DÉPECÉ, LE MINOU!

Mis à jour le 14/11, 15h30: Donc, Fluffy de Donald Lautrec sur étiquette Disques Mérite. La réédition CD de 2006 et a été « revitalisée et remasterisée »; elle contient vingt et une chansons, soit dix de plus que l'album original paru en juillet 1972. On y trouve un livret de huit panneaux contenant des infos éloquentes sur l'histoire de Lautrec, sa démarche de précurseur et le contexte de la parution originale, des notes signées Richard Baillargeon.

Les adorables minous de la pochette d'origine du regretté Vittorio, grand affichiste montréalais, ont cédé le recto pour une photo en noir et blanc de M. Lautrec accompagné, je suppose ici du vrai Fluffy en chair et en poil. Sûrement par considération commerciale. On peut aussi y voir un cliché en studio de M. Lautrec flanqué d'Isabelle Pierre et de Renée Claude, non-identifiées. Présentation et qualité sonore adéquates à un prix abordable. Bon achat jusque là.

Je rappelle le contexte, soit la réception fraîche de Fluffy par le public à l'époque et Donald Lautrec qui, au moment du spectacle se retrouve devant une salle à moitié vide et range son habit de chanteur populaire. Pourtant deux extraits ont joué pas mal à l'époque et le son d'ensemble passe bien. Je veux savoir ce qui n'a pas marché avec l'album. Je m'attend évidemment à entendre l'oeuvre dans son pacing originel (l'ordre des chansons sur disque ou en spectacle) pour comparer des pommes avec des pommes.

L'écoute débute avec Le Mur Derrière La Grange (suivi des deux autres titres sur ce lien); classique, le coup du hit qui ouvre. « Ah bon, c'est vieux comme le monde » me dis-je. Sujet terrien s'il en est un, préoccupations de gars fauché qui en arrache, le genre de thème du « Frigidaire » de Tex Lecor. Typique de son temps, le texte fait écho au besoin de ce qui représente alors le progrès: « Oh l'autoroute s'en vient par icitte / Mais la maudite 'a s'en vient pas vite... » Pas sûr que ça soit autant représentatif en 2009 toutefois, mais ça demeure une bonne toune cool quand même.

En deuxième, Le Soleil Est Parti ; celle-là je l'avais oublié mais ça me revient tout de suite. Ça a tourné à la radio pour la peine, que je me rappelle. Elle est gorgée du « Soleil » de Ferland, même Lautrec le chante: « Y'est parti dans l'nord chez Jean-Pierre Ferland qui en avait besoin / pis y va en profiter pour s'écrire une chanson lui-même... ».

En troisième,  J'Pense Que Je Pourrai Pas Passer L'Hiver...

Là un doute s'installe; il y a quelque chose de pas fluide dans ce pacing qui semble mélancolique... « Ça peut bien pas avoir levé cet album» que je me passe comme première impression.  J'Pense Que Je Pourrai Pas Passer L'Hiver, comme le titre l'indique, n'a pas exactement l'énergie d'Éloïse, loin de là...

En vérifiant ici,  je remarque que le pacing d'origine de Fluffy a été complètement dénaturé, voire dépecé et rapiécé aléatoirement dans cette réédition. Le Soleil Est Parti, Le Mur Derrière La Grange et Joanna est l'ordre d'origine et non pas Le Mur Derrière La Grange Le Soleil Est Parti et J'Pense Que Je Pourrai Pas Passer L'Hiver en troisième. Celle-ci n'est même pas sur l'édition originale, et elle a été insérée au mauvais endroit en plus!

Ça change tout. Ça n'est pas le même disque que j'écoute. Le reste est à l'avenant, c'est-à-dire rien à voir avec l'ordre de 1972: deux titres intercalés sur les onze pièces originales disposées aléatoirement. Dépecé, le Fluffy! Drôle de façon de rééditer un album méconnu et mal aimé... Tu parles d'une drôle idée!

Évidemment ça s'arrange une fois le téléchargement complété, et l'album remis en ordre refait du sens et gagne en dynamisme. C'est vrai qu'il vieillit assez bien somme toute, même s'il fait suranné par moment. Il aura quand même quarante ans bientôt le p'tit minou...

Mais si on ne compare pas des pommes avec des pommes, on ne rend pas justice à l'oeuvre et ça ne doit sûrement pas aider les ventes.

Extraits pour l'écoute, ici

Établissons que Fluffy est vraiment un album de transition, une production radio-friendly au son country-folk largement acoustique et typique d'alors, qui se situe dans le temps entre « Soleil » de Ferland et le premier album de Beau Dommage. La suite Minuit Et DemieT'es R'venueMa Montre Pis Moé est tout à fait dans le ton de Beau Dommage. Intriguant.  

Le lien avec Beau Dommage nous saute au visage à l'écoute de T'es R'venue, et Lautrec lui-même confirme au micro de Christiane Charrette avoir eu des contacts avec le groupe alors qu'ils s'appelaient "La Quenouille Bleue". Ah ben ça alors! Lautrec, via Fluffy aura préparé le chemin pour l'arrivée de Beau Dommage. Et c'est Beau Dommage qui aura récolté les semences de Lautrec. Pas mal pour un ex-chanteur de ska! Un précurseur, que je disais.

(Anecdote: la finale de Ma Montre Pis Moé trouve aussi le moyen de me surprendre pour la batterie qui garde le rythme en solo pour les toutes dernières mesures, en fondue, ce que je n'avais jamais entendu hormis chez Joy Division, groupe britannique culte de tendance cold-wave qui en faisait une signature sonore sur disque, et qui n'a sinon aucun rapport avec le propos qui nous intéresse ici.)

On parle d'un album « retour à la terre », terre à terre mais aussi introspectif, qui parle du quotidien simplement avec une approche fortement québécoise teintée de country pour le choix des thèmes. Donald Lautrec, observateur du quotidien. En 1972, c'est encore le début de la fierté nationaliste et du « on est six millions, faut se parler ». La langue chantée ici le reflète amplement.

Ah oui; l'influence de Jean-Pierre Ferland se fait aussi sentir dans Depuis Que J'Suis Né (composée par Claude Dubois) et dans La Marmotte (signée Robidoux / Plamondon).

Cette dernière, d'une grande naïveté bucolique et musicale, pourrait peut-être aussi passer pour du Passe-Partout avant le temps: « J'ai tu-é un-e marmotte / J'ai cherché un trèfle à quatre feuilles / J'ai sauté toutes les barrières que j'ai rencontré ». Bonjour le cliché et la mélodie est à l'avenant, enfantine. Si le son de l'album vieillit assez bien en général, celle-là accuse quand même son âge et une naïveté confondante. Mais bon, même Plamondon a dû commencer quelque part...

Outre Plamondon, Lautrec travaille aussi sur la composition et les arrangements avec les meilleurs musiciens de studio de l'époque, les Michel Robidoux (alors complice des Charlebois et Ferland)  Germain Gauthier et Red Mitchell notamment, et chante Claude Dubois deux fois sur le disque.

Finalement on y sent une influence folk-rock certaine, notamment celle de Bob Dylan. En passant, les huit premières mesures de À Ma Blonde Blues, ce sont celles de Just Like A Woman de Dylan transposées un ton plus bas en Ré. C'est flagrant, et l'harmonica en intro ne fait rien pour dissiper l'influence de départ. C'est l'histoire d'un gars qui sort de prison et se demande s'il y aura des fleurs à son retour et qui demande pardon à sa blonde. Un filon pas mal exploité en chanson américaine dans ce temps-là.

Avant de conclure je m'en voudrais de ne pas souligner la finesse de Je Suis En Amour qui ferme l'album. Un bijou, un vrai.

On peut se procurer Fluffy en téléchargement sur le site des Disques Mérite. Sinon en CD au Marché du disque sur Mont-Royal (coin St-André si je ne m'abuse).

Dans un sens, je peux comprendre que le public de l'époque n'ait pas saisi la démarche de Donald Lautrec. De chanteur énergique et de roi du 45 tours, Lautrec change alors pour un profil « contre-culturel »  introspectif et un peu hippie. Alors que la démarche aurait pu donner une autre production plus aboutie ultérieurement,  M. Lautrec ne s'est pas acharné et il a quitté la chanson pour quelque temps, pour mieux rebondir dans le futur.

Fluffy mérite de reprendre la place qui lui revient dans l'histoire de la pop québécoise, et il vaut assurément le détour, une fois réglée la question du pacing tout croche. Au moins l'album y est au complet. Et les autres titres inclus valent aussi le coup. Pour ces raisons ça reste un bon achat, en plus du livret en version CD.

Mais de grâce M. Lautrec, pour un prochain tirage, insistez pour que  Fluffy revienne au monde dans l'ordre, pas en pièces détachées; le pauvre p'tit minou mérite mieux que ça!

Site officiel de Donald Lautrec.
FLUFFY, sur Disques Mérite
Extraits pour écoute, ici

Sympathiques commentaires

Sympathiques commentaires sur l'album,merci.
"Je suis en amour" est l'oeuvre de Michel Garneau,qui la reprenait sur son album sur disque Tamanoir vers 1977...

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