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John Fogerty, maître-d'oeuvre: une entrevue

Né à Berkeley, Californie le 28 mai 1945, John Fogerty a grandi en banlieue de San Francisco à El Cerrito. Ses premières influences musicales passeront par sa mère, qu'il écoutait jouer au piano et à l'âge de douze ans, empruntant la guitare maternelle, il apprendra par lui-même un succès de l'époque, « Endless Sleep », qui consiste essentiellement en un accord de Mi répété,  et qui influencera son style de composition plus tard. Certaines de ses chansons les plus célèbres trouveront leurs forces non pas dans une succession compliquée d'accords, mais bien dans une répétition vigoureuse d'un seul accord, sur lequel ses mélodies prennent leurs envols.

En 1959, il forme son premier groupe, The Blue Velvets accompagné de son frère Tom et de ses compagnons de classe Doug Clifford et Stu Cook. Ils sortiront trois simples sur l'étiquette Orchestra en 1961; en 1963, ils signent avec Fantasy Records de San Francisco et changent leur nom pour The Golliwogs; à l'insistance de Saul Zaentz, en charge du label, et deviendront Creedence Clearwater Revival (CCR). Même s'ils vivent en Californie, leurs chansons seront un reflet de la vie dans les bayous de la Louisiane, et prendront vite l'appellation  de « swamp rock ». John sera le principal auteur-compositeur du groupe et, toujours adepte de chansons à un accord, il enfilera les succès, notamment les « Down On The Corner », « Fortunate Son », « Green River », « Bad Moon Rising », « Have You Seen The Rain »,  « Travelin' Band », « Who'll Stop The Rain » et certainement la plus célèbre, « Proud Mary » qui sera un succès majeur pour le groupe, ainsi que pour Ike et Tina Turner qui en feront un classique (Tina l'exécutait encore dans ses spectacles de 2008, ndr)


En 1973, John Fogerty quittera le groupe pour en créer semblera-t-il un nouveau, The Blue Ridge Rangers, qui sera en fait un projet solo sur lequel il jouera de tous les instruments. Accueilli tièdement, il sortira « John Fogerty » en 1975, qui ratera la cible lui aussi. Il n'enregistrera plus de nouvel album avant une dizaine d'années.


De 1975 à 1985, il sera aux prises avec une panne d'inspiration ainsi qu'avec un litige l'opposant à Saul Zaentz de Fantasy Records pour le contrôle des droits sur son catalogue de chansons. (Il semble qu'il ait cédé ses droits d'édition pour se libérer du contrat qui le liait avec Fantasy à l'époque - NDR). « Je m'asséchais  en tant qu'auteur-compositeur; je continuais d'écrire, mais ça ne donnait que de piètres résultats.  D'un coup, je me suis senti à peine plus compétent qu'un type dans la rue sur un marteau-piqueur. »


En 1985, il reprend du service avec « Centerfield » qui sera numéro Un sur les palmarès, avec le titre « Old Man Down The Road » ainsi qu'une charge contre Zaentz avec le titre « Zanz Can't Dance »; une poursuite de Zaentz le contraindra à modifier le titre à « Vanz Kant Danz » sur le pressage subséquent de l'album. En 1986, Fogerty publiera « Eye Of The Zombie », « Blue Moon Swamp » en 1997, ainsi que « Revival » en 2007.

Assurément, John Fogerty n'aime pas précipiter les choses: il aime plutôt laisser libre cours à son perfectionnisme. Après avoir écrit des classiques à la douzaine, il sait qu'un titre doit être de très fort calibre afin de mériter sa place parmi les autres titres. Il semble préférer attendre  plusieurs années pour produire une fournée de classiques plutôt que de pondre du matériel de calibre inférieur. «  Je n'écris jamais une chanson pour remplir un vide entre la piste un et trois sur un album, » dit-il. « J'écris pour qu'elle soit mémorable. »

L'entrevue a été menée par Paul Zollo pour le magazine Musician en 1995 à l'époque de « Blue Moon Swamp » et est adaptée et traduite de Songwriters On Songwriting.

Quand vous écrivez une chanson, par où commencez-vous?

Je vais m'asseoir avec ma guitare, et je vais bidouiller; jouer des riffs, des progressions d'accords, peu importe, pour avoir un bon rythme ou un bon quelque chose. Puisque je suis un gars plutôt rock 'n roll, j'essaie de faire coïncider une chanson avec un riff, et donc  avec un arrangement. Parce que je sais que je vais l'enregistrer ultimement.

J'ai déjà dit qu'une grande chanson comprenait les quatre éléments suivants, dans l'ordre: le titre, le son, les mots, et la dernière chose – et toutes les grandes chansons de rock 'n roll l'ont – est un super riff à la guitare. Ça peut donner l'impression que je commence par la fin en arrivant d'abord avec le riff.

Mais c'est ce qui m'allume. Ensuite je vais penser au titre. Parce que lorsque tu entend une chanson à la radio, elle se doit d'avoir un bon titre. Comme « Bad Moon Rising. » Ça c'est un bon titre. Et j'en ai un livre plein que je conserve depuis longtemps.

Qu'est-ce qui fait d'un titre, un bon titre?

Faut que ça sonne cool. Si en plus c'est aussi une image, c'est très bien mais ça n'est pas obligatoire. « Blue Moon Nights » pour moi est un bon titre puisque c'est évocateur, ça établit un ambiance particulière. « Southern Streamline » est légèrement moins efficace sur ce point.

« 110 In The Shade » dit ce que ça dit et ça te place tout de suite dans l'ambiance. J'ai ce titre avec moi depuis près de vingt ans. Avant que je n'écrive la bonne chanson pour lui faire honneur.


Après toutes ces années à écrire des chansons, est-ce que ça devient plus facile?

Écrire des chansons est quelque chose qui se bonifie à force d'en faire.  Je sais que je peux en écrire parce que j'en ai écrit. J'ai un passé d'auteur de chansons. Toutefois si je cesse d'en faire – pendant des années disons – oh man,  c'est comme si je n'étais pas un songwriter.  Il n'y a pas de bouton sur lequel pousser pour faire apparaître des chansons. Cesser de faire des chansons n'est pas comme faire du vélo quelque chose qui ne se perd pas. Tu peux en faire des semaines entières à tous les jours, et ne produire que pour la corbeille à papier. Je veux dire que tous les jours, six heures par jour, t'es là et t'essaies. Avec ta guitare, ou peu importe l'outil. Et t'essaies fort d'être inspiré, t'essaies de trouver une voix, quelque chose, et en fin de compte, tu te demandes, mais comment ai-je pu déjà faire ça? Je le dis sincèrement: c'est tellement frustrant.


Qu'est-ce qui vous a motivé pour cet album?

Trouver le riff de « Blueboy. » Je savais que c'était un bon riff. Je me suis dit: « Ç'est parti. » J'ai ensuite trouvé la mélodie. Ça me prend une structure mélodique valable qui se tienne pour toute la chanson. Écrire les paroles est la dernière chose que je fais. Parce que c'est tellement difficile. J'agonise sur les mots. Tant qu'à y mettre l'effort, aussi bien le faire sur une chanson qui en vaille la peine.

Écrire une chanson est ardu pour moi. Ce n'est pas comme si ça me sortait par les oreilles. Et la seule différence entre moi et un autre auteur-compositeur c'est que je suis difficile.  Je jette beaucoup. Je jette jusqu'à ce que je n'aie plus que la crème. Je ne garde rien que je ne pense très bon.

Vous avez dit qu'il était difficile d'être original pour les accords. Or, vous avez démontré plusieurs fois par le passé  que vous savez être créatif avec un minimum d'accords utilisés plutôt qu'un maximum. Vous avez fait des chansons, tel « Commotion, » qui n'a qu'un seul accord, pareil à une pièce funk à la James Brown. D'autres fois il y en aura avec plusieurs changements dans les couplets et ça contrastera avec un refrain qui n'aura aucun changement, comme dans "Walking In A Hurricane."


C'est vrai. Vous touchez au fait que le rock and roll c'est d'abord du rythme et du son. En d'autres mots, personne ne relèvera ça dans le rock and roll. Ce n'est certainement pas un phénomène unique à moi. Vous venez de parler de James Brown. Dans les années soixante, les groupes de boogie  pouvaient jouer un La et un Ré pendant toute la chanson! Le Delta blues n'a souvent aucun changement. Ça en fait donc une vieille forme. Et dans le rock, la forme est bien plus importante que la substance. Le son et le feel sont bien plus importants que le propos ou le jeu des accords.

Bruce Springsteen me disait, au Rock and Roll Hall of Fame: « N'importe qui, qui peut prendre un Mi 7ème comme tu l'as fait pour en tirer « Green River » mérite tout mon respect. » (Rires)

« Proud Mary » en est une autre où la majeure partie du refrain roule sur un accord de Ré.

C'est vrai. Je l'ai écrite en en position de Ré ouvert, ce qui m'a probablement mené vers ce genre de structure.

Est-ce que ça a été une chanson longue à écrire?

Ça n'a pas été très long, selon ma vision des choses. Peut-être un mois. Ça ne s'est pas fait en cinq minutes. « Proud Mary » est le premier titre dans mon cahier de titres dont j'ai parlé plus tôt. Je l'ai noté parce que je trouvais qu'il sonnait bien. Je n'avais aucune idée de ce que ça voulait dire. Je pensais que ça aurait pu être une femme de ménage ou au foyer. Sur la même page, dans mon souvenir, il y avait aussi « Bad Moon Rising »  et « Lodi. »  Et de l'autre côté il y avait « Green River. »

Toute une page!

Et voilà! J'aimerais bien retourner à cette page. (Rires)

Vous rappelez vous de la composition de « Born On The Bayou »?

Pour celle-là, le feeling était présent dès le début. C'était durant un test de son à l'Avalon Ballroom à San Francisco. Je me suis mis à jouer le lick et j'ai dit à Tom (Fogerty, son frère) de continuer sur le Mi encore et encore. Je me suis mis à crier des syllabes, ce que je fais souvent quand j'écris, je crie des sons sans que ça soit des mots. J'ai crée la chanson au complet sans paroles à ce moment-là.

Le directeur technique de l'Avalon me disait, « Faut que vous finissiez. Vous n'avez plus le droit de jouer. » On était censé jouer une seule chanson parce que la grosse vedette de la soirée arrivait. Et lui me disait, « Allez-vous en. Faites-nous pas perdre notre temps. » Je l'ai regardé et je lui ai dit, « C'est pas gentil de dire ça. » Il a répondu, « Pourquoi? C'est pas comme si vous vous en allez quelque part. » Je lui ai dit, « Écoute l'ami – attend l'an prochain. On s'en va en quelque part, et tu vas regretter d'avoir dit ça! » Une fois rentré chez moi, j'ai travaillé la pièce et ça a donné « Born On The Bayou. »

Ça a pris une couple de semaines pour la finir. J'écrivais plusieurs chansons en même temps en 1968 pour l'album Bayou Country. Je m'en rappelle parce que j'écrivais alors en soirée en regardant la télé, et je me rappelle que Robert Kennedy a été tué durant cette période. Je l'ai vu en direct ce soir-là. Et ça a rejoué toute la nuit puisqu'ils n'ont cessé de le repasser. Ça donnait froid dans le dos.

« Bayou » et « Proud Mary » ainsi que « Keep On Choogling » mijotaient toutes pendant cette période. Si j'avais à me souvenir, je dirais que le mythe des bayous est né à ce moment. Dans un petit appartement d'El Cerrito.

Pourquoi le bayou?

Je ne sais pas. C'était tard le soir, et j'imagine que je délirais par manque de sommeil. Je me rappelle que je trouvais intéressant que ces chansons s'interpellent et se croisent. Et une fois parti, j'ai réalisé que je créais un lieu, un endroit mythique.

La création du mythe a donné aux chansons une qualité intemporelle. Ça me surprend de savoir combien de gens ignorent que vous avez écrit « Proud Mary. » Je pense que c'est parce qu'on a l'impression qu'elles ont toujours été là. Et plusieurs de vos nouvelles chansons sur le nouvel album (Blue Moon Swamp) ont aussi cette qualité - qu'elles sont parfaites et sans âge.

C'est ce à quoi j'aspire en créant une chanson. J'ai le sentiment qu'en écrivant la chanson, qu'il faut que ça marche. Il ne devrait pas y avoir une partie qui détonne, qui te fait te demander pourquoi l'auteur est allé par là. Tout ça doit avoir une logique. J'essaie de faire quelque chose que se tient par soi-même. Et je n'arrête pas tant que je n'y suis pas arrivé. Et je n'ai pas l'impression que c'est complet tant que la petite alarme n'arrête de me dire « Attention! Fais quelque chose!»

Rendu là, c'est à ce moment-là que c'est bon, quand les gens me disent que ça n'a pas d'âge. Cette impression, c'est celle que je recherche. C'est pourquoi je peux travailler plusieurs années sur une même chanson. Y a que ça qui compte.

(c) Songwriters on songwriting. Tous droits réservés.

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