Passer à la navigation

l'Angle et le Point de vue

À la base, le parolier est un observateur qui possède un oeil, une façon de voir, non sans parenté avec le photographe, le cinéaste ou le peintre; c'est-à-dire qu'il a, ou gagne à développer, un point de vue bien à lui pour se regarder aller, percevoir  son quotidien (et l'univers au grand complet tant qu'à faire) afin d'en témoigner en bout de ligne.

Le point de vue, c'est prendre position pour observer une scène ou une situation qui se déroule sous nos yeux. L'observateur pourra camper sa « caméra », son outil de perception comme il le voudra et adopter une attitude qui lui conviendra pour raconter une bonne histoire: amuseur, scandalisé, railleur, amoureux, distant, au-dessus de la mêlée, baveux; bref c'est à lui de décider de quel angle il observe. Je crois que le parolier doit savoir à quelle auberge il crèche quand il raconte une histoire, et comment il choisit de la raconter; d'où l'angle. Évidemment, pour écrire une bonne chanson, il faudra des émotions et que la prise de position pince suffisamment une corde authentique chez l'auteur pour qu'il ait de quoi à dire, haut et fort. Les latins disent « Make a statement », soit «  Faire un commentaire », avec l'aspect éditorial bien en vue (Springsteen en est un champion, comme Costello). Il y a du « prend position », du « choisi ton camp » là-dedans.

Selon Sheila Davis, il existe 5 façons de raconter une histoire, que ça soit pour une chanson ou un roman; ce qu'elle appelle le traitement: en mode historique (je pense que ça c'est passé ainsi); réaliste  (ce que je constate); romantique (comme je le ressens) fabulatoire (ça pourrait se passer ainsi, bien qu'improbable), et le mode fantaisiste (comme je l'imagine, bien qu'impossible).

Une autre manière de varier l'angle de la caméra passe aussi par les pronoms; le « je » de l'identification, très recherché en chanson pour accroître le lien entre un interprète et son public; le « je-sais-ce-qu'il/elle veut dire » qui fait que des idoles de la chanson vont chercher leurs fans aux tripes! Le « tu », lui, ouvre la voie (ou la voix! ;) à un échange, à une qualité conversationnelle propre à la chanson. Ce que Dylan qualifiait de manière la plus "vraie" d'écrire une chanson, soit de parler à quelqu'un qui n'est pas là, alors qu'on lui faisait remarquer que l'on sentait que l'on entendait de vraies personnes parler dans ses chansons.

La troisième personne, le « il / elle » dédouane tout le monde, le parolier, l'interprète et le public de l'identification moins gratifiante; celle ou on ne paraît pas à notre meilleur jour, disons. Ainsi on a des chances que ce « il » ou cette « elle » mentionné dans le texte nous rappelle quelqu'un d'autre que nous ou l'interprète. Ça prend quand même un sacré culot d'assumer un « je » qui n'a pas le beau rôle, tel un Daniel Boucher qui ouvre avec « Je suis un crotté, un égocentrique... » dans La Désise, mettons...


Admirez ici  la valse des points de vue et des pronoms de Charles Aznavour dans « Et Moi Dans Mon Coin »! L'amoureux éconduit, qui voit « l'amour changer de main » sous ses yeux entre je, toi et lui. D'une grande maîtrise et d'économie de mots. Soulignons la larme à la l'oeil à la fin du clip; remuant.


Poster un nouveau commentaire

  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Allowed HTML tags: <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage

CAPTCHA
fr