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L'humanité de GUY-PHILIPPE WELLS

La plume de Guy-Philippe Wells ne cesse de satisfaire le fan de chanson que je suis, et son deuxième album, Brise-Glace, n'a pas manqué de me rafraîchir non plus dans les jours de canicule de la fin d'août. La musicalité de l'ensemble, le sens du refrain plus qu'efficace de GPW, la qualité de ses accompagnateurs et des arrangements, son désir de créer une pop mélodique et intelligente (sans parler de son humour à longues dents pointues) en font un auteur-compositeur fort appréciable et un brin sous-estimé, il me semble. En voilà un qui, à tout le moins, mérite de voir la qualité de son travail souligné. J'aimerais partager ici humblement mon appréciation de l'album.

Brise-Glace ouvre avec la pièce qui donne le titre à l'album, atmosphérique et installe le thème général de la nordicité, que l'on retrouvera clairement dans trois chansons, mais aussi en filigrane avec les images et le choix des teintes en gris et blanc du livret de textes. Déjà, l'on remarque que la métrique s'est passablement épurée depuis Futur Antérieur, album plus "écrit" et chargé au plan du contenu. Le premier album visait à nous présenter GPW, alors que le nouvel album, lui, porte un regard sur l'autre, l'extérieur et l'international.  

Mais on sent vite que le thème sous-jacent de l'album relève non pas de la froidure, mais bien de L'Aventure Humaine, deuxième morceau qui s'enchaîne et dévoile l'intérêt de GPW pour celle-ci, et qui fait qu'on a envie de le suivre pour voir où ça le mène. Comment ne pas répondre à son appel "À l'aventure..." avec son refrain naturel et irrésistible?

C'est d'ailleurs un équilibre que j'aime beaucoup chez Wells: le souci porté au texte n'éclipse aucunement l'importance accordée aux thèmes et arrangements musicaux. Ça donne un résultat mélodique très efficace à l'oreille.

Pergéliseul parle de deux solitudes. mais pas l'habituelle anglophone / francophone. Une autre, insoupçonnée des gens du sud de la province, ayant lieu au nord de presque tout, celle où bien des montréalais ne sont jamais allé (moi le premier). Et bravo pour le titre, belle trouvaille!  Une image, un jeu de mot, qui résume une idée en un seul mot. Chanté en duo avec Elisapie Isaac. Et chapeau à Frédéric Boudreault pour la ligne de basse vers la fin, juste avant la reprise du dernier refrain. Ça m'a rappelé mes vieux "bass hero", dont John Entwistle  des Who.

Petit Pays nous parle d'une certaine absence de motivation face à l'idée de l'indépendance du Québec; pas un angle évident à faire passer. Quoi qu'il en soit, je ne peux m'empêcher de voir cette chanson comme une version dévergondée du Petit Bonheur de Félix Leclerc. Même genre de personnification comme procédé d'écriture; la différence? Félix a trouvé puis s'est vu abandonné par son p'tit bonheur; Guy-Philippe, lui, est à la recherche d'une certain "petit pays" qui "pue des pieds". Tel jadis "le phoque parti faire tourner des ballons sur son nez", l'auteur se demande si son petit pays n'est pas "allé se surcontorsionner / jouer au Cirque du Soleil / Dans ses plus simples appareils"! Et vlan!

Le summum de l'ironie est atteint avec C'est Pas Vrai Qu'on Va S'en Sortir; GPW lui s'en sort admirablement avec un bijou d'humour noir sur un rythme a go-go (que n'aurait pas renié Nino Ferrer),  avec un passage de l'évangile de Matthieu assez apocalyptique, merci. Il faut l'entendre clamer qu'il y aura des "grincements de dents" à la fin du monde; rappelons ici l'adage que "c'est pas parce qu'on rit que c'est drôle".

Avec Fusion Horaire, on passe à la partie plus internationale de l'album de manière uptempo, mais l'auteur ne manque pas de nous ramener, dans le refrain, à "l'est de l'Amérique du Nord / dessous les draps il y a moi / qui s'occupe à n'importe quoi". Le Désert De Gobi, sur un arrangement de contrebasse, de violon nostalgique et de balais sur caisse claire apaisants, mêle réflexions d'enfance, le désert de Gobi en Mongolie et l'amour; "Dans toi un petit bout de nous / au milieu de nos hémisphères /  dans le couchant de Mongolie". L'idée de l'éloignement et du refuge, soit sous les draps, dans le couple, ou encore "à l'abri" dans Anticyclone, troisième pièce de ce triptyque à la fois tourné vers l'extérieur et l'intime. "Est-ce ainsi que les hommes vivent?" se demande-t-il, évoquant une question posée jadis par Léo Ferré. L'aventure humaine, toujours... Guy-Philippe Wells, comme parolier, s'acquitte bien de son job d'observateur du quotidien.

Retour à la maison et à l'enfance; Eskimo ramène les thèmes de la nordicité et de l'identité québécoise, et plus précisément saguenéenne sur un continent pas évident au départ d'après l'auteur: "Moins quarante en février / mon rabaska qui prend l'eau (...) / Imaginez les colons / Fallait-tu être imbécile". En effet...

La piste la plus surprenante de l'album est certainement En Cas D'urgence (co-écrite avec Daniel Beaumont de Tricot Machine), qui est une énumération d'interdictions qui nous entre par une oreille et qui sort par l'autre à longueur de journée. GPW, qui est un sacré rigolo à ses heures (voir la pochette de Futur Antérieur, et l'intro de Je Suis Beau sur ce même album) livre une chanson tour-de-force avec l'aide de Sylvie Moreau et de Jean-Guy Moreau. À un endroit on a même nettement l'impression que même Pierre Falardeau est de la partie! L'idée de la chanson me rappelle celle de Manche De Pelle de Robert Charlebois sur un texte de de Réjean Ducharme (album Je Rêve À Rio, 1974), qui était aussi une énumération, mais plutôt celle du bottin téléphonique!

La Ballade De Ben Barbier devrait faire sa place dans la mythologie de GPW. La voix bien en avant de Geneviève Jodoin me rappelle celle de Sylvie Choquette sur Pomme De Route de Plume pi Cassonade (Steve Faulkner). Une bonne idée d'arrangement que d'inclure une voix féminine pour contraster avec la voix granuleusement chaude de GPW. Ça passe très bien merci, et l'imagerie particulière de GPW s'éclate: "embarque sur mon bicycle à poil / attache ton casque pis monte la voile (...) prends le crazy carpet velu / on décampe à Honolulu". La poésie n'est pas dans la rime, mais dans le choc de réalités qui n'ont aucun rapport à priori.  "Bicycle" ne va pas spontanément avec "velu", par exemple...

Et le voyage se termine avec Les Passagers Du Même Wagon qui met un terme à l'aventure de Brise-Glace. Le rythme est lent et  solennel, et la voix grave de GPW finit par céder la place à une finale dramatique un brin prévisible et à une guitare électrique qui martèle le thème musical de la pièce, et qui s'estompe aussi dans une rythmique métallique qui n'est pas sans rappeler celle de l'intro de la pièce éponyme, comme un écho qui boucle la boucle.

Tout au long de l'album, Guy-Philippe Wells revendique une nordicité qui l'honore. "On a une relation amour-haine avec l’hiver. Je pense que nous assumons plus ou moins bien que l’on soit un pays nordique. J’avais le goût que l’album soit une appropriation du territoire et de son climat.» On voit que l'ancien conseiller politique de Lucien Bouchard est pas bien loin. Cette nordicité dont il se réclame, est-ce pour mieux s''approprier le pays politiquement? Possible, mais bien hypothétique. Ça a au moins le mérite de proposer une perspective disons... rafraîchissante sur le rapport entre un peuple et son territoire! ;) Et puis, suggérer aux québécois de faire la paix avec l'hiver, n'est-ce pas déjà assez ambitieux merci?

Souhaitons que la glace soit définitivement brisée entre Guy-Philippe Wells et son public!

Site officiel de Guy-Philippe Wells.

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